Un vin peut-il naître quelque part… et ne plus avoir le droit de le dire ? C’est, au fond, la question que pose le débat autour des Vin de France.
Il y a quelques jours, un restaurateur nous indiquait avoir été contrôlé parce que certains vins étiquetés Vin de France avaient été placés, sur sa carte, dans une rubrique régionale. En l’occurrence : Languedoc.
La règle existe. Un Vin de France est un vin sans indication géographique protégée. Il ne peut donc pas être présenté comme une AOP ou une IGP. Jusque-là, rien à dire. Mais la question commence précisément là où la règle s’arrête.
Car un Vin de France n’est pas nécessairement un vin sans origine. Il peut venir d’une parcelle précise, d’un village précis, d’un terroir précis. Il peut être issu de raisins cultivés, vendangés, vinifiés et élevés au même endroit, avec une traçabilité complète.
On sait tracer un millésime On sait tracer un cépage. On sait tracer des volumes. On sait tracer des pratiques culturales. On sait tracer des entrées et sorties de cave. Mais il faudrait soudain considérer que l’origine réelle des raisins devient impossible à nommer ?
Soyons sérieux.
Le problème n’est pas technique. Il est politique. La vraie question n’est pas : peut-on établir l’origine ? La vraie question est : veut-on autoriser certains Vin de France à dire loyalement d’où ils viennent ?
Et c’est là que le paradoxe devient difficile à accepter.
Un Vin de France issu exclusivement de vieilles vignes de Carignan plantées en Minervois, cultivées et vinifiées sur place, peut se retrouver privé du droit de dire son ancrage.
À l’inverse, certains cépages aujourd’hui pleinement intégrés aux cahiers des charges régionaux — comme la Syrah, pourtant non originaire historiquement du Languedoc — participent désormais à l’expression reconnue de ce même territoire.
Alors qu’est-ce qui fonde réellement l’origine d’un vin ? Le lieu où il naît ? Ou la conformité à une interprétation administrative de ce lieu ?
Je ne remets pas en cause les appellations. Elles protègent des noms, des usages, des histoires collectives. Elles ont leur légitimité. Elles sont nécessaires lorsqu’elles défendent sincèrement un lien entre un lieu, des pratiques et une mémoire.
Mais une appellation ne crée pas un terroir. Elle le format. Elle l’encadre. Elle le protège. Elle ne le fait pas exister. Un terroir n’a pas besoin d’un décret pour être réel. Il existait avant les cahiers des charges. Il existera après eux.
Ce qui m’interroge, c’est cette confusion croissante entre origine réelle et origine autorisée.
Comme si un lieu ne pouvait plus être nommé qu’à condition d’avoir été validé par un cadre administratif. Comme si le réel devait demander la permission avant d’exister.
Bien sûr, il faut protéger le consommateur de toute confusion. Personne ne demande qu’un Vin de France puisse se faire passer pour une AOP. Personne ne demande de détourner un nom protégé. Personne ne demande de brouiller les repères.
Mais entre la tromperie et le silence, il devrait exister une voie. Une voie simple, claire, loyale. Dire : ce vin est un Vin de France, et il est né ici. Rien de plus. Rien de moins.
Aujourd’hui, certains Vin de France se retrouvent dans une situation étrange : leur origine existe, elle est traçable, elle est documentée, mais elle reste interdite de parole. Ils ne sont pas sans origine. Ils sont privés de récit.
C’est cela, pour moi, le Vin de France “né sous X”.
Un vin qui connaît son père, sa mère, sa terre, son village, sa parcelle. Mais à qui l’on demande de ne pas trop en parler. Je trouve cela injuste.
Et je le trouve d’autant plus paradoxal que le vin français traverse une période où il aurait besoin de clarté, de liberté, de sincérité et de récits plus lisibles.
À force de vouloir protéger, on finit parfois par effacer. À force de vouloir encadrer, on finit parfois par rendre invisibles ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
Au Clos de Vènes, nous ne revendiquons pas une appellation. Nous revendiquons une origine.
Nous ne demandons pas à emprunter un nom qui ne serait pas le nôtre. Nous demandons simplement à ne pas être coupés du lieu qui nous fonde. Car avant l’étiquette, avant la catégorie, avant le règlement, il y a une chose plus ancienne que tout cela. Il y a une terre.
Et lorsqu’un vin naît réellement quelque part, il devrait pouvoir le dire.
